Japon Text’île(s) « Gunkanjima, l’île fantôme »

Japon Text’île(s)
Gunkanjima, l’île fantôme

Cette exposition clôture l’événement Japon Text’île(s) en présentant le travail d’un photographe blogueur, Jordy Meow.
Jordy est un expatrié français qui vit et travaille au Japon depuis environ 10 ans. Il s’investit corps et âme dans l’exploration urbaine et a réussi à s’intégrer dans la communauté japonaise de façon fulgurante. Il a créé son propre blog pour parler de ses aventures, et tient le site haikyo.org qui est une référence auprès des explorateurs japonais.

Armé de son appareil photo, il part en quête d’endroits abandonnés afin d’y prendre les clichés les plus représentatifs de l’histoire du lieu.

Jordy, fervent pratiquant du haikyo

Ce terme est l’équivalent japonais de l’urbex, ou exploration urbaine en français. Le haikyo représente autant le lieu visité que la pratique exercée. Celle-ci a pour principal objectif de garder une trace d’un lieu abandonné, de faire revivre son histoire, de comprendre ce qui l’a traversé. Les japonais croient beaucoup en la mémoire des choses, et le haikyo est en quelques sortes une chasse aux indices, aux souvenirs qui hantent encore les lieux.
On  veut comprendre leur histoire, et l’immortaliser au mieux au travers de photographies.

Contrairement aux pays occidentaux, que ce soit par superstition, par respect ou par faute de moyens financiers, les japonais détruisent peu les lieux abandonnés. Ils laissent très souvent la nature reprendre ses droits sans prendre la peine de détruire ou de rénover les constructions.
Parcs d’attractions, zoo, maisons, hôpitaux, écoles, sont autant de haikyo qui font partie de l’environnement japonais.

Cette différence de conception entre les pays étrangers et le Japon fait qu’il est très compliqué pour un étranger de s’intégrer dans cette pratique. La principale valeur du haikyo est le respect, et on ne peut pas dire que les étrangers aient vraiment une bonne image auprès des japonais à ce sujet.

L’urbex n’a d’ailleurs pas forcément une très bonne réputation en Europe, car les explorateurs ne respectent pas toujours les lieux. Certains ne vérifient même pas que le lieu soit bien abandonné, ce qui donne lieu à des situations grotesques qui décrédibilisent la pratique. Certains propriétaires ont même été obligés de créer des panneaux indiquant que l’endroit n’est pas abandonné, suite aux visite répétées d’explorateurs amateurs.

D’autres encore diffusent les localisations à tout-va, ce qui nuit clairement aux lieux et rend l’exploration sans intérêt. A ce stade, on ne peut d’ailleurs plus parler d’exploration urbaine, mais plutôt de circuit touristique.

Les japonais, quant-à-eux, ont pour principe de préserver les lieux visités. C’est pourquoi le haikyo est un cercle très fermé. On peut même dire qu’il représente une communauté à part entière, régie par des codes que chacun est tenu de respecter.

Bien entendu, même si certains endroits abandonnés sont connus de tous, il est nécessaire de garder le secret quant aux emplacements plus méconnus afin de les protéger de toute dégradation humaine. Pour les mêmes raisons, les explorateurs s’attachent à laisser le lieu en l’état sans ne jamais rien emporter avec eux. Tout est fait dans le but de préserver et de respecter les lieux visités.
Lorsqu’on se présente sur un lieu abandonné, il ne faut pas s’imposer mais bien accueillir ce qu’il dégage. L’explorateur doit se faire le plus discret possible pour ressentir au mieux l’ambiance des lieux, sans pour autant la déranger.

Si ces règles sont respectées, il est alors possible d’obtenir aide et informations de la part de confrères explorateurs.
Car il ne faut pas oublier que cette pratique peut être parfois risquée. Les lieux visités sont souvent très dégradés et les risques de mauvaises chutes ou de blessures sont élevés. Y aller seul n’est donc pas la meilleure des idées.
S’ajoute que certains lieux sont interdits au public, et il est alors nécessaire de contourner gardes et barbelés afin de s’y introduire. Et on peut dire que les japonais ne plaisantent pas vraiment avec la loi, il est donc impératif de ne pas se faire remarquer.

L’île de Gunkanjima

Son histoire

Gunkanjima est une île minière qui a été exploitée par Mitsubishi à partir de 1890. La main-d’œuvre nécessaire à l’extraction de houille a été installée à partir de cette époque, et des prisonniers de guerre sont venu renforcer les effectifs lors de la seconde guerre mondiale.

Comme dans toutes les mines, les conditions de travail étaient très difficiles et les accidents fréquents. La chaleur était étouffante, la nourriture et l’équipement manquaient. Les prisonniers qui tentaient de s’échapper étaient soumis à des tortures extrêmes, qui n’ont été véritablement reconnues qu’en 2012. Sur les 500 prisonniers coréens, 120 y ont perdu la vie. Les survivants ont ensuite été envoyés à Nagasaki en 1945 pour réparer les dégâts causés par la bombe nucléaire.
Quand celle-ci explosa, toutes les vitres de l’île partirent en éclats, mais les japonais continuèrent leur labeur. Le charbon représentait alors un apport essentiel dans l’effort de guerre.

Dans les années 50, la mine produit un charbon de très bonne qualité qui permet de soutenir la croissance économique du Japon d’après-guerre. L’île se développe tellement qu’elle devient une ville à part entière. Gunkanjima est très petite (6,3 hectares) mais avec ses 5300 habitants elle obtient la plus forte densité de population au monde.
Des immeubles recouvrent tout l’espace, et chaque parcelle de terrain est goudronnée et aménagée. Des passerelles et des corridors à n’en plus finir forment un véritable labyrinthe qui dessert des logements, mais également un gymnase, un hôpital, un cinéma, des écoles, des commerces, un temple, des bars, une maison close…
Les familles sont hébergées gratuitement et ont l’équipement minimum dans leurs foyers.
Jusque dans les années 60, l’île de Gunkanjima offre une bonne qualité de vie à ses habitants, même si les conditions de travail restent précaires.

Dans les années 70, le charbon est remplacé progressivement par le pétrole dans l’industrie japonaise jusqu’à sa totale disparition en 1974. En avril de la même année les habitants désertent l’île, laissant cette petite mégalopole en l’état, et n’emportant que peu de biens avec eux. En seulement quelques mois, cette fourmilière est devenue un lieu abandonné.

Gunkanjima, l’île fantôme

Littéralement, Gunkanjima signifie « île navire de guerre », mais les japonais qui y vivaient n’aiment pas ce nom parce qu’il fait écho à un passé sombre. Beaucoup décriront leurs années sur l’île comme ayant été heureuse et prospère. Une demande a été déposée pour classer l’île comme patrimoine mondial de l’Unesco, mais la Corée du Sud s’y oppose car elle considère l’île comme un lieu de torture et d’esclavage.

L’île ayant été quittée précipitamment, les lieux d’habitation sont restés en l’état depuis 1974 et seuls quelques typhons et l’action du sel ont aidé le temps à faire son œuvre. C’est donc un lieu particulièrement adapté pour de l’exploration urbaine.
L’accès à l’île a été interdit jusqu’en 2009, et seul un petit parcours aménagé est accessibles aux touristes. En ce qui concerne le reste de l’île, les dérogations sont encore difficiles à avoir. Jordy a dû ruser avec les pêcheurs du coin pour s’y rendre clandestinement et ramener les clichés présentés à l’exposition.

Avis personnel

Durant cette exposition, j’ai pu rencontrer Jordy et discuter avec lui pendant une ou deux heures. Il est vraiment passionné par ce qu’il fait et le communique autour de lui sans difficultés. Il n’est jamais à court d’anecdotes à nous raconter concernant ses expéditions et ses rencontres, et son livre est tout aussi intéressant à cet égard.
C’est un photographe que je suis occasionnellement depuis des années, et il m’a donné envie de m’intéresser à l’exploration urbaine.
Souhaitant moi-même vivre de la photographie et découvrir le Japon par ce biais, il est fort probable que je le recroise à l’occasion de mes voyages.

Je vous laisse son site photo, et son blog si vous souhaitez aller y jeter un œil.


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