Exposition Japon Text’île(s) « Chimères et poésie »

Japon Text’île(s)
Chimères et poésie

Chimères et poésie

Une collaboration inattendue

La relation franco-japonaise

Le Japon et la France sont en étroite collaboration depuis de nombreuses années. Sur le plan économique, le Japon est le premier investisseur asiatique et le cinquième pays créateur d’emplois en France, sans parler du fait que l’archipel est un maître incontesté dans le domaine de l’innovation. Quant au versant culturel, on ne peut ignorer la passion réciproque qui existe entre les deux pays. Les produits japonais sont de plus en plus importés en France, en particulier les mangas, mais également tout ce qui touche à la cuisine et aux arts traditionnels. Même si on reste encore très portés sur le cliché : Japon = manga et sushis, ces importations invitent les français à s’intéresser au Japon.

A l’inverse, les japonais imaginent encore les français avec une baguette sous le coude et un béret sur la tête, et à leurs yeux nous sommes l’incarnation même du chic et du romantisme. Il n’est pas rare (pour ne pas dire courant) de trouver des enseignes écrites en mauvais français afin d’attirer les clients.

Ces deux pays se situent chacun à un bout du monde, et c’est en partie grâce à cet éloignement que les populations sont fascinées par la culture opposée.

A mes yeux, le Japon est presque un pays voisin, meilleur collaborateur que beaucoup d’autres pays plus proches de nous, notamment en ce qui concerne le partage des connaissances et des technologies. En effet, depuis de nombreuses années, le Japon invite les étudiants à se rendre dans leur pays pour s’instruire via des programmes d’accompagnement.

Le désir de collaboration entre les deux pays est particulièrement criant lorsqu’on commence à se renseigner sur les visas. Le japon ne propose que peu de visas PVT (ou visa « vacances-travail ») car il s’agit d’un visa d’une durée d’un an durant lequel l’expatrié est libre de faire ce qu’il souhaite sans aucune obligation de travail ou d’études (et sans limitation concernant ces deux domaines). Il faut savoir que ce visa est extrêmement compliqué à mettre en place et que, par exemple, des pays comme l’Espagne n’y ont pas accès. Il est évident que la restriction dans le choix des visas compliquerait la tâche si l’on souhaite approcher la culture japonaise.

visa japonais

 

Pourquoi le Tarn ?

Le Tarn est un département particulièrement actif dans la collaboration franco-japonaise, notamment de part les produits qu’il exporte.

Les expatriés tarnais diffusent des articles qui sont réputés pour leur excellence et deviennent des incontournables des grandes tables au Japon. Le vin et le chocolat sont particulièrement appréciés, mais on peut élargir à la gastronomie française toute entière.

Le Tarn partage également des textiles, des pastels, et surtout des produits cosmétiques et pharmaceutiques via le laboratoire Pierre Fabre qui fêtaient cette année leur trentième année de collaboration avec le Japon.

En somme, sur le plan économique, le Tarn est un allié de choix pour le Japon. Mais ce qui le distingue des autres départements, c’est surtout la volonté qu’il a d’approfondir sa collaboration universitaire et scientifique avec l’archipel. En effet, l’école des mines d’Albi-Carmaux, l’INSA de Toulouse et la Tohoku University ont signé un accord de coopération visant à créer un diplôme unique.

L’exposition Japon Text’île(s), qu’est-ce que c’est ?

L’idée principale était de mettre en avant cette collaboration en alliant les savoirs-faire français et japonais. Chaque lieu a donc été choisi de façon à avoir un lien, même éloigné, avec les expositions. Ainsi, on découvrira le travail japonais du cuir au musée du cuir de Graulhet, et une démonstration de poterie raku à l’archéosite de Montans.

Mais l’œuvre centrale de cet ensemble d’expositions est la collection de textiles de Ana Berger, qui se décline sur deux des trois expositions majeures de Japon Text’île(s).

Ce projet a pour but de présenter, bien entendu, les arts et savoirs-faire traditionnels issus d’une lignée de grands maîtres tisserands et teinturiers, mais aussi les artistes et couturiers européen s’inspirant du Japon.

Outre l’aspect temporel, c’est l’aspect local qui est exploité. L’exposition ne présente pas des tissus au hasard mais les organise afin de montrer une panoplie de techniques et de matières différentes qui varient en fonction de l’endroit d’où elles proviennent. Ainsi, les îles du Nord apportent des tissus épais, souvent renforcés par du sashiko (broderie japonaise) afin de tenir chaud ; les région du Sud, elles, se parent d’étoffes faites en fibres de bananier, plus rigide, qui permettent de maintenir le vêtement éloigné du corps ainsi qu’une meilleure aération.

Mais la première exposition que j’ai découverte survole volontiers ces deux aspects pour s’arrêter sur les motifs et les sujets présents sur les textiles.

Japon Text’île(s) Chimères et poésie

L’exposition prend place au château-musée du Cayla. Cette demeure appartenait à la famille de Maurice de Guérin, écrivain et poète connu pour ses écrits empreints de romantisme. Il est notamment connu pour avoir écrit Le centaure et La bacchante, où il se réfère à des êtres fantastiques pour faire transparaître son état d’esprit, et où la nature et les saisons tiennent une place prépondérante. Eugénie de Guérin, la soeur aînée, s’adonnait également à la poésie.

On peut se questionner sur le rapport à trouver entre les textiles de kimonos et les œuvres écrites de Maurice de Guérin, mais le lien est pourtant évident lorsqu’on s’intéresse aux motifs qui les ornent.

Poésie

La poésie et les thèmes abordés dans les écrits des Guérins font écho aux haïku. Le haïku est un bref poème d’origine japonaise, qui doit respecter une structure stricte et aborder des sujets en lien avec la nature et son côté éphémère. On retrouve la même essence romantique chez les Guérin, et les mêmes sujets. L’objet principal de ces deux types d’écrits est le côté évanescent des choses, et le sentiment qu’il procure.

L’origine du haïku (ou haïkaï) est attribuée au poète Bashô Matsuo, qui a découpé les phonèmes de façon plus fine que des syllabes, et a codifié la poésie de façon à ce qu’elle respecte le schéma : 5/7/5.

La maîtrise de cet art est particulièrement compliquée, et il était un signe de distinction à l’époque d’Edo. Les individus sachant écrire étant peu nombreux, et souvent de haut rang, les personnes pratiquant régulièrement l’écriture de haïku étaient perçus comme étant particulièrement cultivés et respectables.

Eugénie de Guérin – 26/08/1839

« Quelques gouttes de pluie sur la terre ardente. Peut-être un orage ce soir, ramassé par ces vapeurs. Qu’il tonne, qu’il passe des torrents d’eau et de vent ! Je voudrais du bruit, des secousses, tout ce qui n’est pas ce calme affaissant (…) »

Poème de Bashô (1644-1694)

Dressés

les chrysanthèmes délicats

sous les traînées de pluie

 

Maurice de Guérin

Basho

Poème Bashô (1644-1694) calligraphié par Claire Seïka.

Les thèmes de la nature et des saisons sont très souvent représentés sur les tissus des kimonos et sont généralement représentatifs de la personne qui les porte. Ci-dessous, vous pouvez observer des peintures de projets pour des juban (vêtement qui se porte sous le kimono) et des kimonos.


Chimères

L’autre versant de l’exposition porte sur les créatures mythologiques ou fantastiques qui sont également très présentes sur les tissus des kimonos.

Le Japon a développé au fil des siècles un folklore qui est, selon moi, inimitable tant il est diversifié et ancré dans les mœurs. Les esprits, démons, animaux métamorphes, et autres entités surnaturelles (pas forcément nocives) sont appelées « yokaï » et sont une partie intégrante de la vie des japonais. On intègre également certaines divinités ou certains messagers divins dans ce terme.

Le yokaï "kitsune" (renard)

Le « kitsune » (renard)

Les yokaï vivent dans tous les milieux, et ne cherchent pas forcément à fuir la présence humaine. Certains sont même inoffensifs ou simplement taquins. D’autre, en revanche, sont les maîtres de la manipulation, de la torture et du meurtre.

Si certains se demandaient pourquoi les japonais font les meilleurs films d’horreur du monde, ne cherchez plus. Les réalisateurs n’ont pas besoin d’aller chercher loin pour trouver leur inspiration.

Pour les japonais, la question ne se pose pas de savoir s’ils existent ou non, c’est un état de fait et ils agissent en conséquence. Le Japon est un pays extrêmement superstitieux, et il n’est pas rare de voir des coupelles de sel à l’entrée des maison, ou des moines venir purifier des demeures en début d’année. Alors que les jours fériés sont rares, le Setsubun (le 3 février) est chômé pour que chacun puisse se purifier et purifier son environnement en lançant des haricots de soja afin d’éloigner les mauvais esprits.

En somme, les histoires de fantômes ne sont pas considérées comme de simple histoires auxquelles personne ne croit, mais comme de véritables légendes qu’il vaut mieux prendre au sérieux. L’importance que la population donne à la vie et à la nature se retrouve également dans leur considération de la mort et de l’âme. C’est pourquoi les deux thèmes principaux présents sur les habits traditionnels sont la nature et les yokaï.

Et c’est avec un même naturel que les créateurs de mangas s’inspirent de ce folklore foisonnant pour écrire leurs aventures. Les « chimères » qu’on retrouve dans les écrits des Guérins, dans les haïku ou dans le folklore japonais ont su se moderniser et inspirer la littérature moderne sous toutes ses formes.

Kitsune

Le « kitsune » réinterprété. Dessinatrice : Géraldine Berger.

Personnellement, le premier auteur qui m’a incitée à m’intéresser à cet aspect du Japon fut Hayao Miyazaki avec Princesse Mononoke. Cet animé m’a marquée par sa poésie et son propos, et c’était la première fois que j’entendais parler « d’esprits de la forêt ». Je ne me lasse pas de le regarder malgré les années.

Ci-dessous, quelques objets et vêtements représentant des yokaï. Vous pouvez observer un vêtement de pèlerin sur les dernières images.


Mon avis sur l’exposition

A première vue, je n’avais pas compris le lien que pouvaient avoir les mangas, les kimonos anciens, les haïku et la famille de Guérin. C’est en observant les photos prises, et en lisant les notes de Ana Berger que tout m’a semblé logique.

J’ai beaucoup apprécié l’idée d’intéresser les visiteurs en leur présentant des œuvres avec lesquelles ils sont familiers afin de les amener doucement vers un monde inconnu. J’ai senti que le projet avait été longuement réfléchi et mûri avant de voir le jour.

J’ai aussi apprécié les pistes de réflexion qui sont proposées via la présentation de deux globe-trotter : Georges Labit et Nicolas Bouvier. Je me suis rendue compte tardivement que j’avais dans ma bibliothèque une œuvre de ce dernier : Le vide et le plein, carnets du Japon 1964-1970. J’écrirai un article à son sujet d’ici quelques temps.

Pour conclure, je dirais que cette visite a attisé ma curiosité, et je conseille de la faire en première avant de visiter la seconde exposition. Elle sert de mise en bouche et nous permet de découvrir comment Ana Berger nous invite dans son univers. Lors de cette visite, je n’avais pas encore eu l’opportunité de la rencontrer, mais ce premier aperçu m’a beaucoup plu.

L’exposition est en place jusqu’au 30 octobre 2016, n’hésitez pas à y faire un tour si vous en avez l’occasion.

 

 

 

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