Conférence : les conséquences de Fukushima 5 ans après

Autopsie d’un incident nucléaire :
Qu’est-ce qui a été perdu pour les habitants ?

Conférence animée par Shinzo Kimura

Shinzo Kimura

Le questionnement de Shinzo Kimura

Monsieur Shinzo Kimura travaille à l’Université de médecine de Dokkyo, et au Laboratoire International d’épidemiologie et laboratoire annexe de Fukushima.

Il est spécialisé dans la radioprotection et a travaillé pour le gouvernement japonais à l’Institut National de Recherche sur la Sécurité et la Santé au Travail (JNIOH). Il y étudiait la dose de radioactivité reçue par les travailleurs lors de la maintenance des centrales nucléaires.

Il a été le premier scientifique à proposer une cartographie de la contamination de Fukushima et, à ce jour, il est l’un des seuls à faire une enquête continue sur les sites de Tchernobyl et de Fukushima.

L’incident de 1999

En 1999, on prône la puissance des sciences sans qu’aucune limite de soit proposée. Shinzo Kimura est pronucléaire jusqu’à ce qu’un incident surgisse. Cette année-là, un accident nucléaire grave survient dans une centrale, provoquant de nombreux morts. Il s’agit d’une grosse compagnie privée qui aurait donc dû avoir de gros moyens de prévention, et Monsieur Kimura commence à remettre en question sa façon de penser.

Il commence à s’inquiéter et se demande ce que pourraient faire les scientifiques si un accident nucléaire venait à se produire. Il n’obtient pas de soutien de la part de ses collègues qui font une confiance aveugle à leur gouvernement et n’imaginent pas qu’une telle catastrophe puisse se produire.

Shinzo Kimura se rend donc à Tchernobyl pour voir ce qui s’y passe et pour étudier les conséquences de la catastrophe afin d’être capable d’apporter des solutions en cas d’accident.

Sa démarche est assez mal vue par ses collègues parce qu’il s’intéresse à cet événement 13 ans plus tard, et il est vu comme quelqu’un cherchant à créer des problèmes.

Tchernobyl

Dans la nuit du 26 avril 1986, le réacteur 4 de la centrale de Tchernobyl, en Ukraine, explose après un test de production mal contrôlé, entraînant la plus grande catastrophe nucléaire de l’histoire.

L’ordre d’évacuation ne survient que deux semaines plus tard et un périmètre de sécurité de 30km est déclaré « zone interdite ». On demande à 640 personnes de préparer des valises pour trois jours, leur laissant croire qu’ils pourront revenir dans leurs habitations.

Finalement, un an plus tard, les habitants ont compris qu’ils ne pourraient pas revenir, et seules 120 personnes ont réussi à forcer le barrage policier pour rentrer chez elles en 1986. Aujourd’hui, la terre est contaminée, et les 9 habitants qui peuplent encore la zone sont isolés et vivent dans des conditions insalubres. Dans les années 2000, ces personnes ont été légalisées et sont ravitaillées deux fois par mois par le gouvernement. Malheureusement, cela ne suffit pas pour fournir aux habitant suffisamment de produits frais, et ils doivent cultiver leurs propres légumes dans une terre contaminée.

Shinzo Kimura se rend en dehors de la zone interdite afin de vérifier que la zone n’est pas contaminée. Il s’aperçoit alors que ses résultats ne correspondent pas avec ceux annoncés par le gouvernement suite à la catastrophe.

La machine à ultrasons ne voit le jour qu’en 1993, et permet à Shinzo Kimura de faire un dépistage généralisé du cancer. Il fait plusieurs dépistages et s’aperçoit au fil des années qui passent que le nombre de cancers de la thyroïde augmente chez les enfants, puis chez les adolescents, et enfin chez les adultes. Il comprend alors qu’il faut du temps pour que le cancer se déclare et que les soucis liés à Tchernobyl sont loin d’être du passé.

Monsieur Kimura fait régulièrement des voyages en Ukraine pour dialoguer avec les « obasan » (grands-mères ukrainiennes qui vivent à Tchernobyl), et établir le bilan de cette catastrophe.

Quelles conséquences pour Fukushima ?

Le 11 mars 2011

Le 11 mars 2011, un séisme de magnitude 9 sur l’échelle de Richter provoque un violent tsunami. Des vagues atteignant jusqu’à 30 mètres de haut ravagent près de 600 kilomètres de côtes et s’enfoncent sur les terres. La centrale nucléaire de Tepco, Fukushima Daiichi, a été construite pour résister à un séisme de magnitude 8 et à un tsunami de 5,7 mètres. L’installation est donc immergée et les pompes censées amener l’eau de mer jusqu’au système de refroidissement sont altérées. Les batteries de secours ne prennent le relai qu’un temps, et la centrale se retrouve sans moyen de refroidissement.

Sans injection d’eau pour refroidir le combustible, le niveau de l’eau diminue dans la cuve jusqu’à la fusion des noyaux. La centrale va exploser par endroits et libérer des déchets radioactifs. L’accident est classé à 7/7 sur l’échelle INES (International Nuclear Event Scale).

échelle

L’évacuation de la population et la propagation de la radioactivité

La manœuvre a été très semblable à celle appliquée lors de l’incident de Tchernobyl. Le gouvernement a demandé aux habitants qui habitaient dans un périmètre de 20 km autour de la centrale de prendre de quoi se vêtir pour trois jour, leur laissant penser qu’ils pourraient revenir rapidement. Le 15 mars 2011, le nuage radioactif touche Tokyo et aucune nouvelle consigne n’est donnée. Monsieur Kimura décide de partir immédiatement pour faire des mesures à Fukushima. Travaillant pour une entreprise publique dépendant du ministère de la santé, il sait que le gouvernement dissimule des informations concernant la propagation du nuage, et son départ s’accompagne donc de sa démission.

Il s’approche à 2,4km de la centrale et fait un documentaire pour montrer quelle est la réelle contamination apportée par cette catastrophe. Il se hâte également de relever tous les documents qu’il peut trouver pour prouver que le gouvernement dissimule des informations. Il intercepte ainsi un fax du 15 mars 2011 envoyé par le département de Fukushima à la section de sécurité nucléaire du gouvernement japonais.
Ce document rapporte qu’une équipe est allée à 38 km de la centrale et, voyant que la réactivité s’affolait, s’est enfuie sans faire les mesures demandées. La radioactivité était alors cinq-cent fois supérieure à la valeur normale, mais le gouvernement n’a accepté de faire évacuer cette zone que plus d’un mois après.

Un autre fax indique qu’une équipe a prélevé de la neige tombée le 15 mars 2011 à Fukushima, et transmet les résultats :

Tableau comparatif de radioactivitéL’iode 131 ne peut pas être filtrée et intègre donc l’eau courante. En conséquence, le 19 mars 2011, l’eau de Tokyo présente une contamination de 900 Bg/Kg. Heureusement, cette information est diffusée et l’eau courante n’est plus utilisée pendant plusieurs jours, mais la contamination par l’eau avait déjà eu le temps de se propager pendant toute une semaine.

Les documents en possession de Monsieur Kimura ne sont plus trouvables sur les pages publiques du gouvernement, et celui-ci continue de nier sa responsabilité face aux contaminations qui ont eues lieu.

Les exilés de Fukushima

En 2011, on compte 160 000 personnes évacuées contre moins de 100 000 aujourd’hui.
Cette diminution s’explique en partie par le fait que beaucoup de japonais ont décidé de revenir sur leurs terres malgré les risques, mais surtout par le système de comptage du gouvernement. Tout japonais exilé ayant trouvé une nouvelle adresse n’est plus considéré comme tel. Et, heureusement pour eux, durant ces cinq années beaucoup ont trouvé refuge dans de la famille ou se sont installés ailleurs. De ce fait, il est compliqué de savoir concrètement combien de personnes ont dû fuir leur logement.

Le gouvernement ne compte pas non plus les personnes décédées en dehors de la préfecture de Fukushima. Or, l’exil a été accompagné par de nombreux suicides, notamment dans les préfectures de Iwate et de Miyagi, en plus de celle de Fukushima. Le nombre de suicides diminue depuis 2012, sauf pour Fukushima où le nombre ne cesse d’augmenter. Il faut également savoir que le suicide est assez mal perçu au Japon, et dans ces cas les familles ne déclarent que rarement les réelles causes du décès. On ne peut donc pas réellement savoir quel impact ont eu ces suicides.

Les conséquences des retombées radioactives

Les radionucléides se sont propagés vers la Russie, le Corée, la Chine, la Californie, et au monde entier via le vent et l’eau, et Monsieur Kimura estime que le problème n’est pas réglé.

propagation des nucléides

Voici un tableau présentant les différents nucléides, leurs effets et leurs durées de vie :

Ces valeurs sont des moyennes, mais il faut savoir que seulement 80% des nucléides CS 134 ont disparu, et que la disparition des 20% restants sera beaucoup plus longue. S’ajoutent les nucléides CS 137 qui diminuent très lentement et continuent de toucher les populations. Les conséquences à longs termes de ces deux nucléides restent encore inconnues, cependant l’effet des nucléides I 131 a déjà pu être observé.

En 2002, Monsieur Kimura s’est rendu à Brest (en Biélorussie), et a proposé des biopsie par aspiration dans des dispensaires. Il découvre alors de nombreux cancers de la thyroïde liés à l’accident de Tchernobyl, et entreprend d’effectuer des dépistages qui augmentent sensiblement l’espérance de vie de la population.
De la même façon, des cancers de la thyroïde sont trouvés en masse chez les anciens résidents de Fukushima, mais les autorités ne reconnaissent pas la responsabilité de l’accident sur ces maladies. Les adolescents de 2011 développent le cancer à l’âge adulte, ce qui montre que la maladie prend du temps à se développer.

En s’intéressant aux victimes de Hiroshima et de Nagasaki, on découvre également que, sur le long terme, les personnes développent des syndromes myélodysplasiques (second cancer du sang après le leucémie). Il n’y a pas de remède pour le moment.

Monsieur Kimura, lui-même, s’est exposé à l’iode radioactive malgré la combinaison qu’il portait le 15 mars 2011, et a développé un nodule suspect au niveau de la thyroïde.

Les moyens d’action de Shinzo Kimura

Monsieur Kimura est sur tous les fronts et ne cesse de faire des allers-retours en Biélorussie, au Japon, et en Ukraine. Il repartait d’ailleurs pour la Biélorussie dès le lendemain de la conférence. Il fait des documentaires pour expliquer la réalité de la situation et le silence du Japon, pour qu’on n’oublie pas que le problème est toujours bien présent. Il apporte aussi son aide et son soutien aux populations atteintes par cette affliction.

Il rédige des articles et présente des preuves qui dérangent le gouvernement. Les dites preuves disparaissent d’ailleurs étrangement dès la publication.

Il a écrit un petit livre à l’attention des enfants qui n’étaient pas nés en 2011 pour leur expliquer ce qu’est la radioactivité et pourquoi c’est quelque chose d’inquiétant.
Il fait également des conférences à l’attention de lycéens et d’étudiants qui travaillent dans des filières scientifiques pour les avertir des dangers que peuvent représenter les sciences, et pour les inviter à toujours se questionner sur le bien-fondé de ce qu’ils entreprennent.

Enfin, partout dans le monde, il fait des conférences pour parler ouvertement de ce qui s’est passé sans se préoccuper des tabous imposés par le gouvernement. Il nous met en garde face aux documentaires formatés qu’on peut trouver sur toutes les chaînes de télévision, et nous invite à le questionner autant que nous le souhaitons.

conférence au japon

Questions à Monsieur Kimura

A la fin de sa conférence, Monsieur Kimura nous a invités à prendre la parole pour poser toutes les questions que nous souhaitions. J’ai souhaité retranscrire les questions et les réponses. Je fus la première à prendre la parole pour m’adresser à lui, le remerciant et le félicitant pour son travail et son investissement personnel, puis je lui ai posé la première question.

Le Japon est un pays où règne l’ordre et où le gouvernement n’est jamais remis en question. Les personnes qui, comme vous, ont un avis différent sont très mal vues. Comment les japonais ont-ils réagi lorsque vous avez démissionné et décidé de dénoncer le gouvernement ?

J’ai eu deux sortes de réactions. Soit ils m’ignoraient, soit ils me suivaient et me soutenaient. Mais dans les médias, c’est l’annonce du gouvernement, donc il y a peu de place pour un chercheur comme moi. Mais je n’abandonne pas parce que je trouve ça important.

Quelle était la raison des suicides à Fukushima ?

C’est le sentiment quand ils constatent qu’ils ne peuvent pas retourner dans leur maison. Tchernobyl c’est l’URSS, mais au Japon il y a des gens qui étaient là depuis 500 ans donc ils sont attachés à leurs terres, surtout dans les régions agricoles. Et les jeunes générations n’y retournent pas.

Le Lévothyrox est le médicament le plus vendu en France en 2014, et il sert à soigner la thyroïde. Si le lien est fait, arrêtera t-on le nucléaire ?

On ne pourra pas vu comment ça se passe mais on n’a pas clarifié l’aspect économique lié et on ne peut pas le résoudre. Au Japon, on ne dépend pas autant du nucléaire, et on a développé des énergies renouvelables. Pendant 2 ans, on a fonctionné sans réacteur, donc c’est possible mais il est nécessaire de garantir aux personnes qui travaillent dans le nucléaire une autre solution pour pouvoir arrêter. Pour démanteler 53 réacteurs, ça demande du travail.

Que pouvez-vous dire des travailleurs SDF recrutés par des yakuzas pour travailler dans les centrales ?

J’ai travaillé pour le Ministère de la Santé et du Travail, et dans la section des conditions du travailleur nucléaire. J’ai vu beaucoup de syndicats et ai constaté des cas incroyables où les travailleurs sont dépouillés par leurs employeurs (permis de conduire, téléphone…). Tepco paie normalement 350€/jour pour un travailleur au sous-traitant, mais ça peut aller jusqu’à huit sous-traitants donc le travailleur touche environ 75€. La mafia intervient parce qu’elle amène des gens et gagne de l’argent avec le recrutement sauvage. C’est une réalité très dure. Pour y remédier, il y a une sorte de police du travail, et je donne les informations pour qu’ils interviennent et les arrêtent, mais ça reste sans effet.

Mon avis sur la conférence

J’ai été très agréablement surprise par la prestation de Monsieur Kimura. Je m’attendais à une conférence informative avec des chiffres et un résumé de la situation actuelle, et pas véritablement à faire face à quelqu’un ayant vécu la situation au plus près. Je ne pensais sincèrement pas possible que quelqu’un faisant partie d’un ministère japonais puisse faire affront au gouvernement pour une cause qui lui semble juste. J’ai pu aisément sentir à quel point cette cause le touche, et voir qu’il était prêt à tout pour obtenir des preuves et des éléments de vérité, y compris à mettre sa vie en jeu. Je suis très admirative de sa force de caractère, de sa droiture et de son travail, et je pense sincèrement qu’il faudrait plus de personnes comme lui dans ce monde.

J’ai aussi apprécié d’y voir plus clair sur les conséquences de Fukushima. Les réacteurs ont été rallumés et le gouvernement semble vouloir étouffer l’affaire au plus vite en brouillant les pistes grâce aux média. Pourtant, je pense que les japonais ont le droit d’avoir une explication et de savoir ce qu’ils risquent. Et les pays voisins aussi, par la même occasion.

Lors de la conférence, j’ai croisé des japonaises qui étaient inquiètes pour leurs vies et celles de leurs enfants. Enceintes et habitant à Tokyo lors de la catastrophe, elles ont peur des répercutions qui pourraient survenir sur le long terme. Elles sont restées un long moment pour discuter avec Monsieur Kimura.

Si vous souhaitez en savoir davantage sur la situation actuelle de Fukushima, et du Japon en général, je vous recommande ce reportage :

On y suit notamment Monsieur Shinzo Kimura, et les débats qui animaient les habitants suite à la catastrophe.

Sa dernière conférence a eu lieu à Paris lors d’une expositions de photographies des rescapés de Tchernobyl.

Exposition

 

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